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Une nuit chez Kipling

Par KADATH

Jean-Louis Le Hir

Jean Louis Le Hir décide de se consacrer pleinement à sa carrière d’illustrateur après avoir tenu pendant dix ans la librairie de BD anciennes le Grenier Illustré à Boulogne-Billancourt.

Il collabore à de nombreux journaux de la presse hebdomadaire (le Quotidien du Pharmacien, les Echos, LSA, Points de Vente, l'Usine Nouvelle, 01 Informatique) ou de la presse d'entreprise (Air France, Gaz de France, Audiens, Havas, SNCF, Renault, le Gan, Carrefour). Il participe à des campagnes publicitaires ou de promotion avec des agences comme BDDP, Publicis, RSCG pour MacDonald's, Danone, Renault, Citroën, CIC, Coca-Cola…

Le Hir dévoile son humour grinçant dans Petit bréviaire présidentiel de Jacques Edouard (éd. Filipacchi, 1995), Recrutement y a de la joie !, un recueil de dessins d'humour chez Eyrolles, puis C’est qui le boss ? (tome 1 et 2) chez Vent d'Ouest. Il illustre des contes pour la presse jeunesse (Chut je lis, le Journal de Mickey), des livres dont L’ombre de Guignol de J. Chaboud chez Magnard, Deux frères dans la tempête de Y. Mauffret chez Liv Editions, des couvertures pour les éditions Hachette, Nathan, J’ai Lu.

Côté BD, Jean-Louis Le Hir commence en signant deux albums des aventures de Cholmes et Stetson : Le mystère de l’Antarctique et Cholms et Stetson contre le Caïman (éd. Glénat), puis est dessinateur pour Les mouettes meurent à l’aube chez Ansaldi. Il est également à ses heures perdues un peintre et un sculpteur qui a exposé dans plusieurs galeries à Barbizon et Dinan.

Interview

KADATH - Quels chemins vous ont menés vers la bande dessinée ? Etudes aux beaux-arts ? Participation à des revues ?

Jean-Louis Le Hir - En fait c'est par la collection de BD. J’ai commencé à collectionner vers l'âge de 14 ans. On était en 1969. Comme je n'avais pas trop d'argent je fréquentais les bouquinistes et chinais aux puces de Vanves et Montreuil pour me constituer ma collection de “Dupuis-Lombard”. Mais c'est par hasard à la librairie Dupuis, en découvrant la (magnifique) revue Phénix (créée par Claude Moliterni) consacrée à l'étude de la BD, que j'ai pris conscience que la BD était le domaine dans lequel je voulais évoluer plus tard. Je me suis aussi rendu compte à cette époque qu'il existait quelques librairies spécialisées dans la BD de collection : je pense à Lutèce, Azathot, Pellucidar, Futuropolis. C'est ainsi que j'ai décidé que j'ouvrirai dès que je le pourrai une librairie de BD anciennes. Sentiment renforcé un peu plus chaque année à l'occasion de la convention de la BD qui se tenait au début à la mutualité, et la participation à un fanzine dont l'existence fut éphémère mais pleine de souvenirs exaltants comme la rencontre de dessinateurs de BD dans leur atelier. Je voyais des planches originales et je pouvais les toucher. C’était magique. Quelques années plus tard après bac, service militaire et fac, j'ai pu réaliser mon rêve en ouvrant une boutique, le Grenier Illustré à Boulogne-Billancourt. C'est là que j'ai fait la connaissance de Patrick A. Dumas qui lui aussi voulait faire de la BD. Il est rentré chez Glénat avec son héros Patrick Maudick et, quelques temps après, m'a signalé que Henri Filippini cherchait une bande animalière “à la Macherot” pour le magazine Circus. C'est ainsi que j'ai réalisé Le mystère de l'Antarctique chez Glénat en 1983. Un autre album suivra sur scénario de Henri Filippini et qui paraîtra dans Gomme, puis la série s'arrêtera avec la disparition de ce magazine. J'ai continué mon métier de bouquiniste spécialisé en BD pendant quelques années avant de travailler dans la pub comme illustrateur freelance avec un agent. Une période passionnante de plus de dix ans. Je souhaitais renouer avec la BD. Ce fut possible avec C'est qui le boss ? en deux tomes chez Vent d'Ouest en 2004 et La voix des ténèbres édité chez Glénat en 2005.

K - Dans votre album Une nuit chez Kipling, on découvre plusieurs clins d'oeil à Lovecraft, dans quelle mesure celui-ci a influencé votre oeuvre ?

JLLH - C’est vrai que l’album multiplie les clins d’oeil, non seulement à Lovecraft mais à une foultitude de personnages. Des personnes ayant réellement existé, tel Bram Stoker, Kipling, Conan Doyle, Hergé, Rimbaud pour ne citer qu’eux, mais également de célèbres personnages de fiction comme Sherlock Holmes, Ming, Dracula… En ce qui concerne Lovecraft, l’entité maléfique de l’histoire, Wha Sha Quon Asin, doit beaucoup au Mythe de Cthulhu, ces Grands Anciens, des créatures horribles qui vivent dans des dimensions parallèles et guettent le moment de reconquérir la Terre qui fut la leur. Petite anecdote, Wha Sha Quon Asin veut vraiment dire “celui qui voyage la nuit”. C’était le nom d’un trappeur canadien d’origine indienne ayant écrit des ouvrages consacrés à la nature dans les années 30. Son nom de plume Grey Owl (“hibou gris”) est la traduction libre de son nom d’Indien. J’ai trouvé que la consonance du nom et sa signification avait un coté lovecraftien. Dans Ma librairie de BD anciennes il y avait également des rayons SF/fantastique et Polar, deux autres passions. Lovecraft je l’ai lu lorsque j’avais 15 ans, il m’a toujours fasciné. J’ai tout lu ou presque. Les lectures de jeunesse marquent, Lovecraft fait partie de ces auteurs angoissants, de ceux qu’on n’oublie pas et qui se lisent la nuit. Sa cosmogonie est fabuleuse. Les controverses au sujet du racisme de Lovecraft ne m’intéressent pas. Il faut le resituer dans son époque, n’oublions pas que L’appel de Chtulhu est publié pour la première fois en 1926.

K - Quelles sont vos références dans le domaine du neuvième art, c'est-à-dire vos dessinateurs préférés ?

JLLH - Ils sont trop nombreux pour pouvoir tous les citer. Je peux donner quelques noms dans le désordre : Schulz, Brant Parker, Bill Waterson, Jim Davis pour les comics strips… Dans le domaine du fantastique et de l’aventure, j’aime énormément Christophe Bec. Sa série Sanctuaire est un pur chef-d'oeuvre, et puis il y a Juan Gimenez, un dieu ! Et de l’autre coté de l’Atlantique Ashley Wood, Adams, Frazetta, Milton Caniff… Comme je vous le disais, ils sont trop nombreux.

K - Avez-vous dans vos projets une adaptation d'une nouvelle de H.P. Lovecraft ?

JLLH - Pas actuellement mais j’aimerais. Cela se fera peut-être avec Patrick A. Dumas, on se connaît depuis longtemps et nous avons le même goût pour le fantastique, on a déjà pensé faire quelque chose ensemble mais nous manquons tous deux de temps pour le faire.

K - Sur votre site on peut découvrir de superbes dessins ayant trait à un projet appelé Deneb… Avez-vous une idée de son terme ?

JLLH - Deneb est une série de SF conçue à l’origine par le scénariste Roger Seiter et Johannes Roussel. Je les ai rencontré au salon Polar & Co de Cognac en 2008. C’est une histoire qui emprunte au thème bien connu du voyage intersidéral avec un vaisseau gigantesque, des colons et le temps interminable qui modifie tout. Des négociations sont en cours avec deux éditeurs importants. Pour cette série j’adopte un tout autre style que celui qui était le mien sur Une nuit chez Kipling. C’est un dessin réaliste avec mise en couleur direct à la palette graphique ; les échos sont plutôt positifs, bien sûr cela s'améliorera avec le temps, question de rodage. Quant au scénario de Roger et Johannes, il est solide, en phase avec les questions que chacun peut se poser sur l’avenir de notre civilisation. Par ailleurs je suis aussi sur un autre projet, Code Nemo, dont le premier cycle est prévu en deux albums ; le découpage en est bouclé. C’est un projet personnel sur lequel je travaille depuis deux ans à la fois comme scénariste et dessinateur, une BD mêlant thriller et fantastique. En quelques mots, la course poursuite d’un petit garçon (Nemo) en quête de ses origines (clef de l’intrigue) par deux tueurs chargés de le faire disparaître. Nemo n’est pas seul dans son aventure, il est accompagné par Redshirt, un Indien Blackfoot, et Lyna, une jeune femme de dix-huit ans. Nous sommes en 2085 sur le continent nord-américain sur fond de dérèglement climatique. La neige est omniprésente que ce soit à Chicago ou dans le Montana qui sont les principaux lieux de cette aventure. J’aime beaucoup la neige, c’est un peu une obsession dans mes dessins depuis Une nuit chez Kipling. On peut voir l’ambiance de cette BD sur mon site à la rubrique Nemo que je vais commencer à alimenter régulièrement en planches et dessins. Pour l’éditeur, je pense à Vent d’Ouest : c’est le groupe Glénat, que j’aime bien. On verra bien… En tout cas je vous remercie pour cet entretien.

Critique

Une mission archéologique découvre dans un temple souterrain un étrange monolithe noir de forme cylindrique dont on ignore l’âge. Celui-ci semble lié à une divinité nommée Wha Sha Quon Ashin et au rituel Ahkhul-Chul qui remonte à la nuit des temps. Le Vatican aussi s’intéresse à cette découverte et le cylindre est finalement confié à un homme d’église qui étudie les sources historiques des cultes démoniaques. Sept ans plus tard, l’auteur nous emmène dans les ruelles sordides du Londres de Jack l’éventreur. Une série de crimes semble aboutir à un culte démoniaque pratiqué dans les bas-fonds de la capitale britannique. A mi-chemin entre policier et fantastique gothique, nous remontons la piste sanglante qui mène au Dragon !

Jean-Louis Le Hir ne cache pas sa filiation avec l’oeuvre de Lovecraft puisqu’on retrouve un révérend appelé Dexter Ward, un autre cylindre découvert dans la crypte d’une église à Dunwich près de Providence, et un livre appartenant à un certain Derleth. Le cylindre noir contient enfin une créature verdâtre que n’aurait pas reniée Lovecraft himself ! L’album est truffé de références aux auteurs fantastiques et policiers (Bram Stoker, Conan Doyle…), le tout baigné dans une atmosphère sombre et inquiétante. Quelques très belles planches à signaler, telle celle de la découverte du monolithe au coeur du temple, ainsi que le représentation de la mystérieuse créature issue du cylindre, lovecraftienne à souhait.

Publié originellement en mars 2005 sous le titre La voix des ténèbres, cette édition annoncait deux tomes, Le Dragon et La lance de l’archange. Finalement, l’histoire complète a été éditée en un volume en noir et blanc (!!!) chez Vents d’Ouest en octobre 2007 sous le titre Une nuit chez Kipling. Les amateurs de policier et de fantastique liront cet album avec plaisir tout en regrettant une suite éditée en noir et blanc alors que la colorisation de La voix des ténèbres collait très bien à l’ambiance générale de ce type de scénario.

 
 
culturepopulaire/une_nuit_chez_kipling.txt · Dernière modification: 2010/01/27 23:15 par admin
 
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